Thierry Frémaux : Français et Allemands unis sur la diversité culturelle

4 février 2013 par - Weblog

La Belle équipe de Julien Duvivier, 1936 - DR

Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière de Lyon et délégué général du Festival de Cannes, était l’un des convives de la rencontre Culture organisée par Angela Merkel et François Hollande à l’occasion du 50ème anniversaire du Traité de l’Elysée, le 22 janvier dernier à Berlin. En présence des ministres de la Culture des deux pays, quatre représentants français sur monde de la culture et quatre de leurs homologues allemands étaient invités à partager leurs points de vue sur l’avenir :  Michel Hazanavicius, Thierry Frémaux, Renaud Capuçon, Fabien Lévy, Wim Wenders, Thomas Ostermeier, Sasha Waltz et Dieter Kosslik.

A l’issue de leur rencontre, Angela Merkel et François Hollande ont publié une déclaration commune faisant de la Culture le socle de leur relation (lire ici la déclaration).

Retour sur cette rencontre avec Thierry Frémaux :

Quelle était l’ambiance de cette rencontre ? Dans quel état d’esprit étaient François Hollande et Angela Merkel ?
Angela Merkel a déclaré d’emblée qu’elle et François Hollande souhaitaient que, dans le cadre de la célébration des 50 ans du Traité de l'Elysée, une rencontre autour de la culture ait lieu avant les réunions politiques et les conseils des ministres, ce qui était déjà un signe encourageant. Un encouragement que l’on a retrouvé après dans leur déclaration commune.
La rencontre a duré une heure au total. Etaient également présents les ministres allemand et français de la Culture. De fait, l’ambiance était excellente et l’atmosphère de ce bâtiment qu’est l’Ambassade de France, dont l’équipe est formidable, s’y prêtait. D’autre part, la présence d’amis comme Wim Wenders ou mon collègue de la Berlinale Dieter Kosslick rendait les choses très détendues.
François Hollande a donné d’emblée la parole à Thomas Ostermeier, belle figure du théâtre européen, qui en partant dans un long exposé lyrique sur l’amitié artistique franco-allemande qui pourrait déboucher sur la création d’un fonds d’investissement commun, a chauffé les débats. « Pas d’argent public », a tranché Madame Merkel, ce qui a fait sourire François Hollande.
Mais concernant le couple franco-allemand, au sens propre du terme, nous avons tous été surpris par l’aisance de leurs relations. Du coup, la Une de Libé ce jour-là : « Un couple sans passion » tombait bizarrement. Un : ce n’est pas le problème, qu’ils aient de la passion ou pas. Deux : on a tous trouvé, Français et Allemands, qu’ils étaient plutôt en harmonie et que le sujet leur tenait à cœur.

Quelles positions François Hollande et Angela Merkel ont-ils fait valoir ensemble et séparément sur les prochaines négociations commerciales bilatérales Europe/Etats-Unis ?
François Hollande animait le débat sujet par sujet. Merkel, elle, se plaçait plutôt dans la posture de celle qui questionne. On sent chez elle la réserve de ceux qui savent l’étendue de leur pouvoir mais ne veulent pas trop en faire état… de peur de devoir en user. Je ne suis pas sûr qu’elle feignait l’ignorance non plus : il est clair que François Hollande était plus au fait qu’elle sur ces sujets que les Français animent depuis deux décennies. Et elle laissait clairement la responsabilité de ces discussions à son homologue français.
Michel Hazanavicius a mis sur la table la question des négociations commerciales avec les américains et la crainte que l’Europe ne soit pas unie sur le sujet. Il a fait valoir que, même si elle est fragilisée, l’exception ou diversité culturelle reste non négociable pour les artistes, prêts à repartir au combat. Là-dessus, Hollande a fait une réponse impeccable, que n’a pas désavoué Merkel. Ils sont visiblement ensemble sur le sujet. Après, on est toujours surpris de voir la Chancelière allemande et lePrésident français rappeler que la Commission européenne règne sans partage sur certains sujets…

Quel sujets ont été abordés par les représentants allemands de la culture ? Quelles étaient leurs préoccupations ?
Les Allemands nous ont paru emprunter les mêmes chemins que les Français pour redire que la culture est aussi l’un des ciments à la fois de la croissance et de la paix européennes. Kosslick a été très bavard sur le sujet. J’ai moi-même insisté sur la valeur d’exemple universel du système français et la façon dont, de fait, le cinéma français élargit ses vertus au cinéma mondial. Wim Wenders a d’ailleurs rappelé ce que la France fut pour lui, lorsque jeune aspirant peintre, il découvrit le cinéma à Paris et passa ses journées à la Cinémathèque. Il a aussi dit son inquiétude à l’idée que ça ne soit plus le cas, un jour, si d’aventure les choses changeaient. Une libraire allemande a aussi évoqué des questions financières techniques propres aux enjeux de la littérature et du livre. Ces préoccupations sont les mêmes que celles des français.

Quels autres sujets culturels importants ont retenu l’attention de François Hollande et Angela Merkel ? Sur le cinéma, les nouveaux médias, les problématiques numériques ?
Renaud Capuçon, le violoniste français, a décrit la situation catastrophique dans laquelle le monde musical se trouve pour n’avoir pas su faire face à la tornade Internet. Et les questions financières s’accompagnent désormais de questions culturelles dans la mesure où d’autres modes de dominations s’installent. Du coup, la question des enfants, des écrans et du rapport aux œuvres a été passée en revue.
« Cessons d’appeler les tablettes des tablettes, ce ne sont rien d'autres que des écrans qui vivent de contenus faits par des artistes », a martelé Michel Hazanavicius. Il a appelé de ses vœux une réflexion sémantique pour que l’on arrête, par le langage, de noyer quelques gros poissons. Bref, les politiques se sont entendus rappeler des choses essentielles.
Lorsqu’Angela Merkel a parlé « d’argent public », je lui ai moi-même dit que « l’argent public » - qui viendra par exemple du produit des taxes que Google & co mettront enfin à payer en Europe - proviendra des artistes, de la culture, des contenus, et que ça ne sera qu’un juste retour des choses si une partie de cet argent retourne légitimement aux artistes sans que l’on affirme en permanence que c’est de l’argent public. Outre que voir l’argent public aider la culture est une question sur laquelle les Français n’ont pas de faux états d’âme. Les Allemands non plus, d’ailleurs, à voir le nombre de théâtres et d’orchestres symphoniques installés sur la seule ville de Berlin.

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