L’argent des autres

12 juin 2017 par - Weblog

©Planfilm

En acceptant la mission de concertation et de médiation entre auteurs et producteurs audiovisuels que lui a confiée Audrey Azoulay dans l'une de ses dernières décisions de Ministre de la Culture et de la communication, Francine Mariani-Ducray savait qu'elle allait être confrontée à une tâche difficile.

Difficile, car la mise à l'écart des auteurs dans les nombreuses négociations qui ont eu lieu ces dernières années entre producteurs et diffuseurs n'a évidemment pas contribué à créer un lien de confiance.

Difficile aussi, car à l'exception d'un accord sur les pratiques contractuelles entre scénaristes et producteurs de fiction , pas toujours bien appliqué d'ailleurs, ni cadre, ni règles collectives n'existent pour protéger l'auteur et lui garantir transparence et rémunération.

C'est la grande différence avec les Etats Unis où les talents créatifs sont protégés par des conventions collectives détaillées et respectées.

Heureusement pour eux les producteurs  ne sont pas traités comme les auteurs .Il sont protégés  de la soi-disant voracité des diffuseurs par la loi ,les décrets et de nombreux accords tellement byzantins qu'ils sont illisibles.

Cette mission est une première étape pour rétablir un équilibre entre les producteurs et les auteurs. C'est évidemment une opportunité pour que les auteurs caressent l'espoir insensé d'obtenir enfin de réelles redditions des comptes pour l'exploitation de leurs œuvres, c'est aussi l'occasion de parler sérieusement partage de la valeur.

Toujours évoqué pour vilipender les vilains GAFA, ou pour critiquer l'appétit  des chaînes de télévisions (qui financent en moyenne 75% des budgets des fictions), le partage de la valeur doit être inscrit au cœur de la relation auteurs/producteurs. Aujourd'hui, il ne l'est pas. Les observations du dernier OPCA (https://www.sacd.fr/opca-2016-fiction-française-mieux-protéger-les-auteurs-mieux-rémunérer-la-création ) ont bien illustré que les auteurs n'ont quasiment aucune chance de percevoir une rémunération proportionnelle de la part de leurs producteurs, même quand leurs œuvres sont des succès.

La situation est d'autant plus choquante que l'économie de la production de fiction s'organise au profit quasi-exclusif des producteurs :

1- les producteurs mettent peu d' argent propre dans le financement d'une œuvre (au maximum, 4 à 5%), financement largement assuré par des chaînes de télévision qui ont l'obligation d'investir dans la production indépendante

2- les fictions sont amorties pour les producteurs, dont les rémunérations sont garanties dans le plan de financement, avant même leur première diffusion dans la très grande majorité des cas

3 - les producteurs ont obtenu que l'avantage fiscal financé par tous les français que constitue le crédit d'impôt et qu'ils perçoivent ne soient pas intégralement  déduit du coût du film et de son amortissement

4- au bout de quelques années, le producteur recouvre sa liberté de vendre le programme à qui le souhaite, sans que cette valeur générée par l'œuvre ne bénéficie d'une quelconque manière aux auteurs qui ont contribué à sa création.

5 et quand les sociétés sont revendues les auteurs qui n'ont reçu aucun compte d'exploitation ne voient pas la couleur de la valeur de leurs oeuvres .

Les accords signés ces dernières années entre les diffuseurs et les producteurs sont  les dernières rustines posées sur des pneus bien usés et sans doute  prêts à éclater.

Pour bien appréhender le nouveau monde qui arrive , d'autres  relations doivent s'installer entre auteurs et producteurs.

Ces relations seront basées sur la confiance réciproque, sur une transparence réelle mais aussi sur un réel partage de la valeur.

Pour être juste, ce partage ne doit pas concerner qu'une faible part des recettes obtenues par les producteurs ni une portion réduite des auteurs. Il n'y a pas de fatalité à ce que seule la gestion collective, avec la Sacd ou la Scam pour les documentaires, soit la garante du versement de ressources et de rémunérations substantielles et certaines, du moins quand les diffuseurs respectent leur contrats.

La vie économique d'une œuvre doit servir aux producteurs pour qu'il puissent financer - mieux et davantage - de futurs projets mais doit aussi bénéficier  aux  auteurs, tous les auteurs et pas seulement à quelques uns.

C'est aussi cela l'enjeu des discussions en cours.

"Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit" : Lacordaire n'aurait pas dit autre chose s'il étudiait aujourd'hui le monde de la production audiovisuelle.

Nous ne disons pas non plus autre chose à une médiatrice dont la mission, quoique difficile, n'est pas impossible.

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