Consommer des contenus

27 juin 2012 par - économie numérique

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Dans le monde des télécommunications  la bataille fait rage : une bataille commerciale mais aussi une bataille d’éditos et de tribunes !

Il y a quelques jours, Xavier Niel  pour Free et Thierry Breton  ancien Président de France Télécom, prenaient leurs plumes pour livrer deux visions contraires de l’évolution de l’économie des télécoms.

L’arrivée de FREE Mobile détruit-elle de la valeur et met-elle en danger les capacités d’innovation et d’investissement des opérateurs ? La question est de taille, tant l’avenir de notre pays, de la croissance économique, de l’emploi et de la formation dépend beaucoup du développement de l’économie numérique.

Mais, se dessine également un autre enjeu. Plus philosophique diront certains mais diablement important : est-ce qu’une politique publique ne peut se réduire qu’à défendre l’intérêt du consommateur ? C’est au nom de cet intérêt supérieur du consommateur qu’une licence 4 G a été attribuée à FREE.

La mise en place d’une concurrence échevelée  pour faire baisser, coûte que coûte, les tarifs semble être devenue l’alpha et l’oméga des nouvelles régulations. Or, si l’intérêt général n’est pas la somme d’intérêts particuliers, il ne peut que rarement se réduire à un seul objectif. C’est une alchimie complexe qui, en la matière, doit aussi prendre en compte des intérêts industriels, des dynamiques d’emploi et des logiques d’aménagement du territoire.

L’évolution du secteur des télécoms a aussi des conséquences sur les rémunérations des auteurs et le financement du Centre National du Cinéma, tous deux assis sur les chiffres d’affaires des opérateurs.  Et il peut arriver à certains , à l’instar de Free, de tenter de se soustraire à leurs obligations en tordant à leur profit et au détriment des créateurs les règles fiscales !

Plus profondément, la culture est aussi confrontée à ce consumérisme à tout crin : le spectateur devient un consommateur dont le but n’est plus d’être séduit ou ému  par un film, d’être transporté par de la musique, ou d’être bouleversé par un livre mais bêtement, de consommer des «  contenus ». La logique est quantitative mais elle est aussi politique car la distinction n’est malheureusement pas uniquement sémantique.

« L’important, c’est que le consommateur européen ait accès à l’offre de contenu la plus large et au meilleur coût. » : ce sont de hauts fonctionnaires européens qui désormais se livrent à un tel prosélytisme pro-consumériste ! La nécessité de structurer une industrie européenne de la création, de favoriser l’émergence de champions capables de concurrencer les Google, Facebook et autres Apple,  le soutien aux plateformes qui prennent des engagements en faveur de la diversité culturelle comptent peu face à l’appétit débordant des consommateurs.

L’Europe est une terre qui s’est désindustrialisée. C’est vrai pour le textile et la métallurgie par exemple. Nous ne voudrions pas maintenant que le consumérisme, cette course effrénée aux tarifs les moins élevés et à l’abondance débordante, taille en pièces ce qui a inspiré les politiques de soutien à la création.

Gardons-nous d’une simplicité trompeuse qui rend séduisantes les thèses faciles et souvenons-nous que le consommateur est avant tout un citoyen et malheureusement peut-être aussi un chômeur , un citoyen qui peut voir plus loin que le bout de son porte-monnaie pour penser à l’emploi, au dynamisme économique et, espérons-le, à la diversité culturelle. Ne l’oublions pas, avant de consommer, il faut créer et produire .

 

Tribune publiée le 26/06/2012 par Le point.fr

Commentaires (2)

 

  1. Jean Mizrahi dit :

    La querelle des anciens et des modernes.

    Free trouble depuis sa création la connivence entre gens de bonne compagnie qui depuis maintenant près de vingt ans traient la vache des télécommunications, un domaine en croissance explosive. Certains s’émeuvent de la perte possible de 50 à 60.000 emplois, mais les français continueront à communiquer de la même façon, et ce avec beaucoup moins de monde pour faire tourner la machine. C’est donc que ces 50 à 60.000 personnes sont là parce que les entreprises qui les emploient vivent tellement dans le confort qu’elles n’ont pas besoin de gérer avec rigueur. Toutes les entreprises n’ont pas cette chance, et il y a peu de raisons pour que certaines restent à l’abri quand la majorité sont exposées à l’air du large. On peut tenir le même raisonnement avec le secteur public et parapublic: pas de raison qu’il reste au chaud quand tout le monde doit se battre.

    L’argument qui consiste à préserver le statu quo au prétexte que l’emploi serait mieux préservé ne tient pas une seconde. Depuis la révolte des canuts, le monde a compris que le progrès induit des pertes d’emploi et des créations d’emploi, et que ce qui est douloureux c’est cette transition et la gestion des vases communicants. Les mêmes qui se lèvent contre Free voulaient garder ouvertes des mines de charbon qui ne tenaient plus que par un subventionnement massif. En réalité, pour que nord économie crée des emplois, elle doit avant tout être plus efficace.

    De même que l’argument qui voudrait qu’on préserve le statu quo pour financer le cinéma ne tiendrait pas. Si l’Etat veut mener une politique culturelle, qu’il s’en donne les moyens avec transparence, et qu’on ne cherche pas à bloquer l’évolution d’un secteur économique, au demeurant très structurant pour le reste de l’économie, pour permettre à la puissance publique d’échapper à ses responsabilités. Par ailleurs, la manne financière des diverses taxes parafiscales a considérablement gonflé le budget du CNC, conduisant à des comportements absolument scandaleux en termes de gaspillage. Dans le domaine qui est le mien, je suis aux premières loges pour voir à quel point l’argent du cinéma est jeté par les fenêtres stupidement, scandaleusement, tout cela parce que le bon sens a disparu grâce à l’abondance et parce que l’administration se pense (et est) intouchable. Il serait temps de revenir à des concept d’efficacité, l’argent des français – ou du cinéma français – ne peut plus être traité de cette façon.

    La question soulevée par Free (et des « low cost » en général) n’est pas celle du consommateur, mais celle de l’efficacité globale de notre économie.

  2. yann dit :

    « Nous ne voudrions pas maintenant que le consumérisme, cette course effrénée aux tarifs les moins élevés et à l’abondance débordante, taille en pièces ce qui a inspiré les politiques de soutien à la création »

    Ca les taille en pièces faute d’adaptation à une donne que vous ne pourrez inverser dans un monde de plus en plus connecté.

    D’ailleurs cela pourrait-être à votre profit: La plupart des gens que je connaisse ayant acheté une tablette Apple lit bien plus qu’avant par exemple. La moyenne doit tourner autour de 50€ d’achat mensuel en ebook. Ce qui était avant plutot leur tarif pour 6 mois voire un peu plus: Désormais, ils peuvent lire sans emmerder le conjoint au lit, dans les transports mal éclairés… Et cela se sent sur la conso et n’a pas donné pour autant envie de lire de l’insipide.

    Ceci dit indépendemment du débat sur les formats liberticides (DRM empêchant de prêter/revendre son e-bouquin, formats limités à la plateforme apple…), qui empêchent sans doute du monde d’aller vers ce qui est la plateforme de contenu numérique qui reste la mieux foutue.

    Et plutot que de proner la taxe à tout va, essayez de faire des trucs qui vont se vendre naturellement, cad sans compter sur les quotas de diffusions.

    Car la taxe, avec la possibilité de faire ses emplettes numériques dans le monde entier, elle participe directement à ce que les acteurs industriels du numériques aillent ailleurs…

    Le constat est valable pour les films et la musique: Comment rester avec des albums CD, déjà vendus au même tarif qu’au milieu des années 80 quand ce format s’est démocratisé, souvent moins cher qu’un contenu téléchargé qui souffre de couts de plateforme de téléchargement bien plus faible qu’une chaine de pressage/impression de disques?

    Le consommateur qui fournit l’espace disque (taxé par vos soins) ou la mémoire flash de son MP3 (achi-archi-taxée par vos soins), comment est-il possible qu’il ne se sente pas totalement baisé et devant, en prime, acheter les contenus plus chers et souvent fournis dans des formats avec perte (MP3/AAC versus FLAC) dégradant la qualité?

    Bon, il y a un moment ou il faut retirer ses oeuillères…

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