Un inquiétant manque de vision et d’ambition culturelle

3 septembre 2019 par - audiovisuel

(©)Studiocanal

La mini-concertation organisée hier et aujourd’hui par le ministre de la culture Franck Riester avec les organisations professionnelles et les opérateurs de télévision n’aura pas levé toutes les zones d’ombre sur un projet de texte de loi sur l’audiovisuel arbitré dans la torpeur estivale, dont les copies restent enfermées à double-tour dans les coffres du ministère en attendant leur transfert au CSA d’ici 15 jours.

 

S’il est un point qui est d’une limpidité totale et qui ne souffre d’aucune ambigüité, c’est bien la philosophie générale du projet : défendre, coûte que coûte, les chaînes de télévision commerciales face à la révolution du numérique et à la concurrence des plateformes.

Pour ce faire, la " liste de course" des diffuseurs a été scrupuleusement reprise : ouverture de la publicité sur le cinéma, autorisation de la publicité géolocalisée, autorisation d’une troisième coupure dans les œuvres (formidable nouvelle pour Netflix et les plateformes d’ailleurs et triste perspective pour les téléspectateurs et les créateurs qui verront l'intégrité de leurs œuvres altérée), nouvelles règles permettant de renforcer la production dépendante, levée des jours interdits, cadeau fiscal ciblé avec une baisse de la taxe versée au CNC, retour à la diffusion en clair des 244 films obtenus par l'équipe Berlusconi à l'époque de la défunte 5, ressusciter la défunte 5 il fallait le faire.

Il est même à craindre que Nicolas de Tavernost se sente orphelin face à tous ces rêves si subitement exaucés. Mais nul doute qu'en éternel insatisfait il ne trouve d'autres motifs de plainte et  d'autre territoires de dérégulation à défricher.

 

Toutes les mesures ne vont pas dans le mauvais sens tant l’archaïsme de certaines règles antiques se faisait au détriment de la diffusion des œuvres (Rassurez-vous, l’arthritique chronologie des médias est préservée !) mais une loi est faite pour dessiner des équilibres et pour tracer un chemin entre des intérêts contradictoires afin de poursuivre l’intérêt général. et peut -être est ce trop demander à la rue de Valois une ambition culturelle. On cherche désespérément le "en même temps" dans les éléments communiqués par le ministre hier.

 

Au lieu de cela, tout le monde est sommé de se ranger, comme un seul homme, le doigt sur la couture du pantalon, derrière les premiers de cordée, que sont les diffuseurs, pour attendre que le ruissellement fasse son œuvre.

 

A ce stade, il n’est pas inutile de rappeler que cette logique à sens unique, visant à redonner des nerfs et des muscles aux acteurs français de la diffusion, se fait au profit de chaînes qui font désormais du droit d’auteur et de la rémunération des créateurs une variable dans leur compte de résultat.

Ceux-là même qui se faisaient fort au début de l’année de défendre la directive sur le droit d’auteur et ses dispositions renforçant le droit des auteurs à bénéficier d’une juste rémunération ont aujourd’hui engagé une offensive concertée, organisée et sans précédent pour obtenir des auteurs des baisses de rémunération inédites avec pour certains un chiffrage écrit et assumé à moins 30%.

 

Disons-le clairement, personne n’est forcé d’être atteint du syndrome de Stockholm !

Il est une chose de défendre une équité indispensable dans la régulation et la concurrence entre les diffuseurs traditionnels et les plateformes et d’intégrer ces nouveaux acteurs du numérique dans la politique de soutien à la création et de protection de la propriété intellectuelle, il en est une autre de renoncer à défendre l’intérêt général de la création et de laisser sur le bord de la route les créateurs..

 

Il ne faudrait pas non plus oublier les promesses du Président de la République au printemps dernier de mettre les auteurs et les artistes au centre de la politique culturelle.

Aujourd’hui, où sont les auteurs dans ces nouveaux équilibres ? Où sont les auteurs dans les négociations professionnelles qui doivent se multiplier à l’avenir et alors qu’ils en souvent exclus, en particulier par le service public ? Où sont les auteurs dans le partage de la valeur alors que rien n’évoque un début d’encadrement de la relation entre auteurs et producteurs ?

Pire l'accroissement voulu par le gouvernement de la production dépendante renforcera encore le dénuement des auteurs qui devront négocier avec l'omnipotent producteur-diffuseur à la fois la validation de leur projet créatif et les termes de leur rémunération que rien n'encadre. Une telle évolution doit impérativement être limitée par des garanties législatives prémunissant les auteurs à l'égard des abus  de pouvoir des producteurs-diffuseurs.

 

Dans ce nouveau monde, se déploient des plateformes, des diffuseurs, des producteurs mais les petites mains dociles de la création semblent être encore un élément invisible dans le paysage de la régulation.

 

Poursuivre dans cette voie serait une occasion manquée face à ce paysage audiovisuel bouleversé par le numérique.

L’objectif devrait être, non pas de seulement créer une Equipe de France de l’audiovisuel rassemblée derrière ses diffuseurs, mais de soutenir des champions vertueux de la création en développant un nouveau partenariat qui associe ceux qui créent, ceux qui produisent et ceux qui diffusent des œuvres.

 

Il n’est pas trop tard pour bien faire et pour remettre le projet de loi sur les rails d’une nouvelle politique audiovisuelle juste, équilibrée et offensive.

 

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