Hibernatus a pris le pouvoir
19 juillet 2026 par Pascal Rogard - Spectacle vivant
Il faut le noter, car ce n’est pas si fréquent : des élus de tous bords, maires, présidents de région, présidents d’opéras, une ancienne ministre de la Culture, viennent d’écrire d’une seule voix au président de la République.
Jean-Luc Moudenc et Xavier Bertrand aux côtés de Grégory Doucet et Benoît Payan, Catherine Trautmann aux côtés d’Hervé Morin : quand la droite, la gauche et le centre se retrouvent sur un même texte, ce n’est pas un hasard de calendrier avignonnais. C’est avant tout un signal d’alarme que le gouvernement aurait tort d’ignorer.
Vingt-huit institutions culturelles majeures, opéras, théâtres nationaux, orchestres, apprennent en plein été, alors que leurs saisons sont bouclées, leurs contrats signés, leurs dépenses engagées, que l’État s’apprête à geler une part significative de leurs subventions.
Après une première coupe sur les budgets culturels déconcentrés en avril, ce nouvel arbitrage, pris à un moment où plus aucune marge de manœuvre n’existe, relève moins de la rigueur budgétaire que d’une forme de sabordage et de sabotage.
Que les élus locaux, qui financent la culture aux côtés de l’État depuis les lois de décentralisation et qui ont eux-mêmes consenti année après année à des efforts considérables, soient les premiers à tirer la sonnette d’alarme, dit quelque chose d’essentiel : ce sont eux qui verront, sur leurs territoires, les salles fermer, les emplois disparaître et les publics les plus éloignés de la culture perdre l’accès qu’on leur avait patiemment construit.
On ne peut pas exiger des collectivités qu’elles tiennent leurs engagements et, dans le même temps, détruire d’un trait de plume ceux de l’État.
Ce qui frappe, au-delà du cas de ces vingt-huit établissements, c’est que cette méthode est en train de devenir la doctrine budgétaire de la culture. Surgels décidés en cours d’année sans visibilité pluriannuelle, ponctions sur le budget du CNC pensées comme des variables d’ajustement, remise en cause larvée du financement de l’audiovisuel public : à chaque fois, le même réflexe consistant à faire de la culture la variable d’ajustement d’un déficit auquel elle ne contribue pourtant pour rien, ou presque.
C’est justement à cet endroit que le raisonnement s’effondre.
Les sommes en jeu sur ces vingt-huit institutions sont dérisoires au regard du déficit public. Elles ne le réduiront pas d’un point, ni même d’un quart. En revanche, leurs conséquences sur l’emploi artistique et technique, sur les auteurs, sur la création, sur l’aménagement culturel du territoire, seront immédiates et durables. Or, on ne répare pas en cinq ans ce que l’on détruit en cinq mois.
Personne, dans le secteur culturel, ne conteste la nécessité de contribuer à l’effort collectif de redressement des comptes publics. Mais contribuer suppose des règles claires, une trajectoire pluriannuelle et le respect de la parole donnée, pas des décisions prises dans l’urgence de l’été, hors de tout cadre de concertation, et sur des budgets déjà engagés.
C’est exactement ce que rappellent, avec justesse, les signataires de cette lettre : la France a bâti depuis André Malraux un pacte entre l’État et les territoires autour de la démocratisation culturelle. Ce pacte a un coût, mais il a surtout une valeur, économique, sociale, d’influence, que les arbitrages de court terme peinent obstinément à mesurer.
À l’approche d’une échéance présidentielle notre culture dont les français sont fiers mérite mieux qu’un strapontin budgétaire et que les amalgames populistes déjà entendus, ce serait un test de crédibilité pour notre pays autant que pour son gouvernement que de montrer qu’il garde un cap culturel et qu’il renonce à s’en remettre à la godille, à la navigation à vue et à l’absence de cap.

