Hommage à Fernando Arrabal
30 juin 2026 par Pascal Rogard - Cinéma, spectacle vivant
Il y a des distinctions qui honorent celui qui les reçoit. Et puis il y a celles qui honorent aussi ceux qui les décernent. Aujourd'hui, la République française est dans ce second cas, et moi aussi.
C’est avec beaucoup d’émotion, d’honneur, de plaisir et de tendresse que nous vous accueillons ici, Cher Fernando Arrabal, dans cette maison des auteurs qu’est la SACD, et qui fêtera l’an prochain ses 250 ans grâce à l’intuition géniale de Beaumarchais qui avant même la Révolution Française décida qu’une société devait respecter ses auteurs et leurs droits.
C’est aussi votre maison, car auteur, vous l’êtes assurément.
Et je ne serai sans doute pas exhaustif en rappelant à cette assemblée que vous êtes à la fois un dramaturge de talent, un poète de génie, un romancier d’exception, un cinéaste inoubliable et un peintre prolifique, sans oublier d’évoquer votre science du joueur d’échecs.
Je ne serais pas plus exhaustif si je devais m’acquitter du devoir de lister tous les prix qui ont accompagné votre parcours, à commencer par le Prix national des surdoués à 10 ans jusqu’à la récente Grand-Croix de l’Ordre d’Isabelle 1ère .
Mais, permettez moi de le dire avec la franchise qui s'impose : nous n'avons pas seulement le plaisir d'honorer aujourd'hui un grand artiste. Nous avons la responsabilité, presque vertigineuse, de saluer un monument vivant de la création contemporaine.
Monument… Le mot est un peu intimidant, je le reconnais, et je ne sais pas s’il vous conviendra. Vous préféreriez sans doute être au moins un « monument en mouvement » un monument qui tremble, qui rit, qui doute, voire qui explose, un monument arrabalesque finalement !
Car votre œuvre, votre art ne s'est jamais laissé enfermer, vous qui avez enjambé deux siècles et même deux millénaires comme d'autres traversent un couloir.
Vous l’avez fait, avec votre style, qu’on aime tant, en cassant les cloisons, en renversant tous les meubles et en dessinant sur les murs.
Votre histoire commence loin de Paris, plus exactement à Melilla, au Maroc Espagnol, le 11 août 1932. Votre père, officier de l'armée républicaine, est arrêté en 1936 pour avoir refusé de rejoindre le coup d'État militaire. Il est condamné à mort, emprisonné à Burgos.
De sa cellule, il vous envoie un cadeau étrange et magnifique : une grande maison de jouet, avec un escalier extérieur qui monte, selon votre propre formule, « au ciel des merveilles ».
C’est votre premier décor de théâtre et cela ne sera pas le dernier. Puis, en 1942, il s'évade dans des circonstances mystérieuses. Et disparaît. Pour toujours. Cette absence fondatrice, vous en avez fait non pas une thérapie, non pas un témoignage, mais votre œuvre elle-même.
À quinze ans, vous écrivez la première version de Pique-nique en campagne, qui deviendra la pièce la plus jouée de votre répertoire.
En 1955, une bourse de trois mois vous conduit à Paris « pour imaginer la modernité des merveilles ». Vous tombez gravement malade et devez être hospitalisé à Bouffemont.
Et c'est là, dans ce coup du sort apparent, que vous voyez votre chance : rester à Paris de façon définitive.
Vous l'avez saisie. Paris, ville qui a toujours su accueillir les génies que leur propre pays voulait mettre dehors et dont on espère qu’elle restera cet eldorado pour les auteurs, ne vous a plus lâché. Et vous avez rendu la pareille.
Vous y croisez Beckett, Ionesco, Tzara, Topor, Jodorowsky. André Breton vous accueille au groupe surréaliste. Picasso vous rend visite. Miró aussi. Dalí vous suggère d'écrire ensemble une pièce cybernétique. La Fondation Ford vous envoie aux États-Unis où vous rencontrez Ginsberg, Warhol, Duchamp, Louise Bourgeois, Thomas Pynchon. En 1968, vous voyagez au Mexique avec Jim Morrison et participez à l'occupation du théâtre de l'Odéon.
En 1967, de retour en Espagne franquiste, vous êtes arrêté pour avoir écrit une dédicace jugée « blasphématoire » sur un exemplaire de votre livre, Arrabal célébrant la cérémonie de la Confusion. Ce sont Beckett, Anouilh, Mauriac, Moravia, Ionesco et Arthur Miller qui se mobilisent pour votre libération.
En 1971, John Lennon, enthousiasmé par Viva la Muerte, vient vous trouver au festival de Cannes en sifflant la musique du film. Picasso, de son côté, peint pour vous un tableau intitulé Viva la vida et charge Luis Buñuel de vous le porter.
En convoquant tous ses noms illustres de la création mondiale, je ne voulais sacrifier ni à la mode du « name dropping » ni à l’édification d’un Panthéon dans lequel vous auriez pourtant eu une place de choix et de référence.
Mais, ses compagnonnages qui ont été les vôtres, ses amitiés qui se sont noués, n’ont pas été le fruit du hasard ou des concours de circonstances.
Sans conteste, vous avez marqué de votre empreinte et participé à rendre vivants et tangibles les plus importants mouvements artistiques du monde moderne : le surréalisme, le dadaïsme, la pataphysique, le panique que vous avez fondé avec Roland Topor et Alejandro Jodorowsky.
Vous avez traversé ces mouvements avec une élégance insolente et une liberté totale, en nous rappelant, toujours, que l'art n'est pas là pour rassurer. Il est là pour réveiller, pour déstabiliser, pour scandaliser même.
Et il faut bien le reconnaître : vous avez scandalisé avec un talent rare.
Mais derrière la provocation, il y a chez vous quelque chose de beaucoup plus profond, de beaucoup plus nécessaire : une quête. Une quête de vérité, d'enfance perdue sans doute et évidemment une quête de liberté absolue.
J’en sais quelque chose pour avoir dans ma jeunesse mis en scène une œuvre magnifique Fando et Lis au sein de laquelle l’absurde le dispute aux plus grandes émotions.
Ce courage, car il en faut du courage pour ne jamais céder à la facilité, ne jamais s'installer dans le confort des certitudes, ne jamais renoncer à surprendre, transpire dans toute votre œuvre.
C’est aussi ce courage et ce talent qui vous permettent de transformer en énergie créatrice et en éclats poétiques cette mémoire de la guerre, de l'arbitraire et l'exil – vous avez d’ailleurs publié un bel hommage aux artistes en exil sur le site de la SACD -, qui irrigue toutes vos œuvres.
Si je devais résumer, même si c’est avec vous un exercice impossible, je dirais que vous avez fait du chaos un langage, de l'absurde une lucidité et de la folie apparente une sagesse à nul autre pareille.
Vous avez aujourd'hui plus de quatre-vingt-dix ans. Vous êtes toujours là et vous écrivez, vous dessinez encore. Vous dérangez encore et c'est tant mieux, parce que les mondes où plus personne ne dérange ressemblent dangereusement à des cimetières bien entretenus.
Alors, au moment de vous remettre cette distinction, nous ne couronnons pas une carrière car je crois savoir que vous n'avez jamais vraiment accepté l'idée même de carrière mais nous saluons une œuvre en mouvement. Une œuvre rebelle. Et Un artiste Formidable.
Cher Fernando Arrabal,
Au nom de la République française, qui vous doit d'ailleurs quelques excuses pour le temps qu'il lui a fallu, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres.
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