Merci Bertrand

4 avril 2021 par - Cinéma

Bertrand Tavernier va beaucoup manquer au cinéma français et aux auteurs qu'il savait défendre comme nul autre.

Quand il était disponible, il répondait toujours présent pour aller à Bruxelles ou Strasbourg porter la bonne parole et convaincre les responsables politiques que le cinéma n'était pas une marchandise, que le droit d'auteur devait être protégé aussi bien le droit moral que le droit à une rémunération proportionnelle aux recettes d'exploitation.

Il s'était investi dans les organisations professionnelles d'abord la SRF dont il fut plusieurs fois président puis l'Arp en répondant présent à l'appel de Claude Berri qui sut fédérer l'élite des réalisateurs français, puis de la SACD dont il fut plusieurs fois président de la commission cinéma assistant jusqu'à ces derniers temps au conseil d'administration où sa voix forte portait souvent de nouveaux thèmes d'action.

Pendant les négociations du Gats, Alain Carignon ministre de la communication à la demande d'Edouard Balladur avait organisé un déplacement des talents du cinéma français au Parlement européen à Strasbourg. L'objectif était de convaincre les eurodéputés de défendre l'Exception culturelle et de montrer la détermination de la France sur le sujet. Mais le premier ministre voulait aussi ouvrir un second front lui permettant de ne pas sacrifier l' agriculture française victime de l'accord de Blair house.

Dans l'avion du retour très secoué par de fortes turbulences Alain Carignon avait eu la malheureuse idée de s'assoir à coté de Bertrand Tavernier. Il eut donc droit à une colère tonitruante de Bertrand réaffirmant son opposition résolue à une seconde coupure publicitaire des films et la nécessité du respect des œuvres. Il était aussi hostile aux logos qui défigurent l'image et le service public s'honorerait en mettant fin à cette pratique qui n' a plus grand sens à l'heure du  numérique.

Depuis le gouvernement a institué une troisième coupure contribution involontaire au développement des plateformes et de la télévision à péage.

Bertrand s'est naturellement mobilisé lorsque dans le cadre du  traité transatlantique José Manuel Barroso a affiché sa volonté de sacrifier l'exception culturelle pour obtenir de Barack Obama l'ouverture de négociations commerciales .

Dans l'Humanité du 15 mai 2013 il s'exprimait ainsi :"C'est un coup tordu de la part de la commission à l'instigation d'un de ses commissaires Karel De Gucht par ailleurs inculpé de fraude fiscale.Il n'est pas forcément coupable mais tout au moins menacé d'un procès et peut malgré cela continuer à publier des décrets. De la part de Barroso, il s'agit d'une véritable trahison. Contrairement à ce qui s'est produit lors des précédentes offensives américaines contre l'exception culturelle ce n'est pas cette fois à la demande d'Hollywood mais à celle des puissances d'Internet. Ils veulent éliminer les entraves à leur domination, faire en sorte de se débarrasser des lois nationales. La culture deviendrait ainsi une marchandise et eux pourraient diffuser leurs produits et sous-produits. La réponse politique française est consensuelle de droite à gauche mais le gouvernement devrait se montrer beaucoup plus offensif, d 'autant que des soutiens existent. Nous avons affaire à une rigidité ultra libérale dangereuse pour la culture, l'esprit ,la vie… Cela soulève également nombre de questions sur la construction européenne. Des commissaires ,des technocrates élaborent toutes sortes de mesures négatives. Là c'est un sale coup de poignard dans le dos. J'ai envie de leur appliquer la phrase d'Hanna Arendt: " Ils  sont coupables de ne pas penser". Ou de penser dans une seule direction."

Plus récemment, il interpellait dans une tribune Jean-Claude Juncker sur le droit d'auteur lequel après maintes péripéties a pu faire adopter une directive qui renforce le droit des auteurs au sein de l'Union Européenne.

Son engagement sans faille avec d'autres réalisateurs européens et au sein de la SAA ( société des auteurs audiovisuels) a permis de renverser des montagnes et de faire évoluer dans le bon sens la législation européenne tant du point de vue du droit d'auteur que de la régulation des services de média à la demande.

En France il a toujours soutenu les salles de cinéma et particulièrement celles de l'art et essai réunis au sein de l' Afcae  qui a rendu un chaleureux hommage à l'ami du cinéma.

Ces dernier temps, il était préoccupé par les dissensions entre organisations d'auteurs orchestrées par ceux qu'il appelait les "pousse toi de là que je m'y mette".

La SACD sera fidèle à son engagement .

Nous sommes tous très tristes, mais lui le collectionneur de films sera toujours présent sur notre site avec son DVD blog tellement apprécié des cinéphiles.

 

Rue Ballu dès que possible nous lui rendront hommage même si  nous savons qu'avec son départ c'est un continent qui s'engloutit.

Avec celui de Thierry Frémaux son complice de toujours ,un témoignage m'a beaucoup ému . Celui de Cristian  Mungiu.

Le voici :

En mémoire de Bertrand Tavernier

 

À l’été 1995, j’ai décidé qu’il fallait que j’essaye de travailler comme assistant pour un grand réalisateur. J’étais étudiant de deuxième année de cinéma, mais je n’étais jamais allé sur un plateau de tournage de ma vie.

 

Ma première idée fut Pintilie, qui préparait alors Prea Tarziu. Le film devait être tourné dans la vallée du Jiu, parmi les mineurs et ils cherchaient des assistants de casting pour recruter des figurants. Ils m’ont demandé si j’avais de l’expérience et j’ai baratiné en disant que j’avais fini la fac de lettre, que j’étais une sorte de journaliste – photographe, bien que tout cela ne me qualifiait pas pour choisir des mineurs. Ils m’ont refusé et j’en ai été très triste.

 

Environ une semaine plus tard, ils m’ont rappelé; ils m’ont demandé si je voulais travailler sur un autre film et si je parlais le français. Je leur ai dit que oui, bien sûr – même si à part „merci” et „bonjour” je n’avais plus dit un seul mot dans la langue de Molière depuis que j’avais terminé le lycée.

 

Ils m’ont appelé pour un entretien. Il était organisé par Filmex, la maison de production de Pintilie, au siège de l’UNITER, nr.2 rue Enescu. J’étais très intimidé. Le recruteur avec qui j’ai discuté était un ancien recteur de l’Université de théâtre et de cinématographie, un chef opérateur de profession – employé alors non pas en tant que tel, mais comme chargé de production, car il parlait couramment le français. Il m'a offert 200 lei - un montant ridicule à tous égards - et un contrat d'un mois. J'ai accepté sur place, heureux.

 

C’est comme ça que j’ai commencé à travailler pour Bertrand Tavernier.

 

Je n’avais aucune idée de qui il était et on ne l’a pas beaucoup croisé au début de la période de préparation. Ils nous ont donné un de ses films en VHS à visionner, pour se faire une idée. En l’attendant, nous faisions des repérages dans les parcs de Bucarest pour une scène de patinage en hiver, nous cherchions des figurants et apprenions à faire les documents pour le tournage. À cette époque, on les faisait à la main. Movie Magic n’était pas encore rependu et les mobiles n’existaient pas. Le premier jour où nous avons commencé la préparation, un producteur de Castel Film (qui a contribué en apportant la moitié de l’équipe) nous à parler à nous, les assistants-réalisateurs, d’une invention révolutionnaire, le ‘blue screen’ qui, a-t-il dit, révolutionnerait le cinéma et grâce auquel il n’y aurait plus besoin de décors ou d’acteurs ; tout se ferait par ordinateur. Il venait de rentrer d’un voyage à L.A.

 

Lors de sa première apparition, Tavernier à fait grande impression. Fort, élégant, un pull couleur cerise bien mûre, une longue écharpe jetée sur son épaule, une canne à l’embout doré et des cheveux d’un blanc brillant, comme ceux de Gandalf. Il me paraissait alors âgé pour un réalisateur ; probablement parce que j’étais très jeune et que j’avais le sentiment que la mise en scène était une affaire de jeunesse.

 

Il nous a pris à part nous ses assistants-réalisateurs et nous a dit que nous étions ses collègues, qu’il comptait sur nous plus que quiconque dans l’équipe, que si nous avions des idées ou des observations, nous devions les lui partager et que nous devions nous préparer, ça serait dur.

 

La première mission qu’il nous a confiée personnellement a été de trouver à Bucarest un candidat pour un jouer un rôle secondaire, celui d’un Arabe âgé en procédure judiciaire. À cette époque à Bucarest, on n’avait pas vraiment où trouver des Arabes âgés, mais l’on s’est dispersés et on a commencé à chercher, chacun suivant son flair. Je suis allé dans un marché aux légumes et j’ai choisi un vieux paysan qui n’avait plus que deux dents dans la bouche, un petit homme au visage ridé et fatigué. De retour au bureau, Tavernier l’a tout de suite remarqué et l’a engagé. Il m’a félicité et m’a parlé pour la première fois en personne – ça m’a donné de l’espoir et je me suis dit que peut-être un jour, j’arriverais à faire quelque chose de moi.

 

Nous avons commencé par un mois de tournage sur les collines, dans la chaleur, en costumes d'époque, avec des centaines et des milliers de figurants dans des scènes de bataille de la Première Guerre mondiale. C'était difficile. On se réveillait à 4 h du matin et la première chose à faire, avant qu’il soit 6 h, c’était de nous assurer que tous les hommes qui jouaient les soldats recevaient de fausses moustaches, collées à la glu. Un contrat avait été passé avec l'armée et ils amenaient des soldats qui venaient de 300 kilomètres de distance, du jour au lendemain. Ils étaient épuisés, n’avaient aucune envie de filmer et leurs commandants n’avaient aucune autorité sur eux. Tavernier a alors décidé que nous, ces assistants, nous devions les diriger directement au moment du cadre. J’ai reçu un uniforme d’officier de la Première Guerre mondiale et j’ai commencé à me battre entre eux et avec eux, me partageant entre les ordres d’attaque et les indications de mise en scène.

 

Tavernier était un gourmet. Le premier jour de tournage, lorsque la cantine a servi le déjeuner, il a presque eu un accident vasculaire cérébral. Le repas consistait en une moitié de pain tranchée avec quelques bouts de salami et un peu de fromage, servi séparément dans un sac en plastique. Évidemment, on le prenait debout ou bien assis par terre, quelque part sur la colline. Le lendemain, le repas de midi était le même. Après qu’il lui soit devenu clair que c’était la coutume locale, Tavernier a convoqué une réunion avec son personnel. Deux jours plus tard, un camion-restaurant avec une remorque est arrivé sur le plateau. Un chef professionnel a été embauché et 7 locaux ont été amenés pour l'aider. Le repas se donnait dans le camion et dans des tentes à l’extérieur. Il était désormais devenu le moment principal de la journée. On le commençait avec des carottes râpées et le fromage venait seulement à la fin (comme dessert), au grand étonnement des électriciens et des machinistes. Les plats principaux compensaient cependant largement cette différence de culture gastronomique. Capitaine Conan est resté jusqu’à ce jour dans les mémoires des équipes roumaines de tournage, comme le film où on a le mieux mangé de toute l’histoire du cinéma roumain et Tavernier, comme le réalisateur le plus respecté.

 

Il avait un formidable sens de l’humour Tavernier et cela le maintenait vivant bien que la production dépassait de loin la capacité organisationnelle de l’industrie cinématographique roumaine de l’époque. Lors de la scène la plus compliquée du film, après une lutte au corps-à-corps avec des blessures et des cascades, le tube de métal -mal- soudé au canon de décors a explosé et s’est dispersé dans le vent. Bien que l’on filmait sur pellicules et bien qu’une scène extrêmement compliquée avait été ruinée, Tavernier a ri jusqu’aux larmes. Il a également conservé son sens de l’humour durant le tournage et les retournages multiples de la scène des « cavaliers fantômes ». Dans le scénario, il était écrit que « dans le brouillard du matin, des cavaliers comme des silhouettes filiformes apparaissent dans la pâle lumière de l’aube » et il tenait beaucoup à cette scène. Cependant, sur le terrain, les équipes pyrotechniques roumaines n’ont jamais réussi à diriger la fumée dans la bonne direction et en quantité suffisante. La fumée disparaissait avant que les cavaliers ne passent, ou bien les cavaliers passaient et la fumée partait dans une autre direction, embuant au passage l’équipe de tournage. Et lorsqu’elle était envoyée dans la bonne direction, il y en avait tellement qu’on ne voyait plus aucun cavalier. Bertrand trouvait que toute la situation avait quelque chose de comique, comme un film burlesque.

 

Après un certain temps, avant les jours les plus difficiles, il a décidé d'écrire quelques mots à l'équipe. Il était comme un général qui encourage son armée fatiguée avant l'attaque : il écrivait avec passion, bon sens, ardeur et enthousiasme sur le cinéma, sur la joie de faire un film. Il lisait ses lignes le matin, devant l'équipe, avant le début de la journée tournage et je les traduisais au porte-voix. C'était plutôt drôle ; nous le savions tous les deux.

 

Bertrand nous a emmenés avec lui à Macin où, dans un vieux cinéma, les rushes étaient projetés. Les Français les appelaient - les reoche - et, même avec tous les dictionnaires, il nous a fallu beaucoup de temps pour comprendre ce qu'ils voulaient dire. Tavernier nous a permis d'assister aux projections des matériaux bruts avec lui, d'assister à ses discussions avec le chef opérateur, le chef décorateur et son premier assistant. Il nous demandait ce que nous pensions et ce que nous ressentions.

 

Après le premier mois de tournage, la production s’est poursuivie avec une équipe plus petite. Après avoir fini cette première étape, on a pris une photo avec toute l'équipe. On était bien plus d'une centaine et le photographe nous a pris de loin. Pour le reste du tournage, seuls deux assistants de production étaient nécessaires – j’étais l’un d ‘entre eux. J'avais commencé comme stagiaire, puis troisième assistant et maintenant, j'étais le deuxième. Je gagnais désormais 600 lei par mois.

Avant la fin du tournage, j'ai reçu le plus grand honneur possible : Tavernier m'a confié certains cadres de la deuxième équipe, quelques camions passant en colonne, s'illuminant avec leurs phares. Je me sentais incroyablement important.

Le tournage a duré jusqu'en décembre. Il m'a dit qu'il y avait une autre étape de post-production à Paris et qu'il pourrait avoir besoin de moi là-bas, mais qu'il n'en était pas encore sûr. Quand nous nous sommes quittés, je me disais que nous ne nous reverrions plus jamais, mais j'avais tort.

 

En 2007, en compétition à Cannes avec mon deuxième long-métrage, on me demandait de plus en plus souvent dans les interviews de raconter d'où je venais et quel genre de parcours cinématographique j'avais. C'est ainsi que j'en suis venu à évoquer Tavernier comme l'un des cinéastes à côté de qui j'ai découvert le décor de cinéma - et quand, quelques jours plus tard, j'ai remporté la Palme d'or, il a été le premier à me féliciter. Il était extraordinairement heureux, fier.

Je me souviens de lui à Paris, dans la salle de l’ARP, après avoir regardé 4 mois, 3 semaines et 2 jours, il était enthousiaste, généreux, élogieux et amical. Entre temps, mon respect pour lui avait grandi proportionnellement, parce que j'avais commencé à regarder ses films. Étrangement, il avait l'air jeune maintenant, plein d'énergie, vif et volubile .

En 2015, étant à Paris pour le mixage de Baccalauréat, nous nous sommes retrouvé pour un dîner. Il m’a parlé de son projet monumental sur le cinéma français et je l’ai invité à revenir en Roumanie pour fêter ensemble les 20 ans du tournage du Capitaine Conan.

 

Nous avons organisé une rétrospective en son honneur à Bucarest et une soirée en présence de l'équipe du Capitaine Conan, ceux qui étaient encore présents. J'ai fouillé et j'ai trouvé une photocopie de la photo avec l'équipe d’il y a 20 ans. On aurait dit qu’elle datait de l’époque de frères Lumière, ça correspondait au film. J'ai aussi invité Lucian Pintilie - lui et Bertrand voulaient se revoir. Je me souviens que Lucian a été amené par son équipe de production dans un minuscule Tico. Il vieillissait, il se déplaçait désormais difficilement. Je les regardais et je me voyais comme eux, dans quelque temps.

 

Avant la projection de son film, Tavernier m'a remercié pour ce moment, a évoqué son expérience roumaine et notre amitié : “lui, a-t-il dit de moi, il a été le seul de l'équipe roumaine qui m'a accompagné du début à la fin, y compris en post-production à Paris”. Mais ce n'était pas le cas - je n'étais pas allé à Paris. Pendant un instant, j'ai pensé intervenir, puis j'ai renoncé. Notre biographie et notre amitié s'étaient développées de telle manière qu'il était plus logique pour moi d'avoir été là – bien que je ne l'avais pas été - pour clôturer virtuellement une expérience dans laquelle nous nous étions tous les deux sentis de plus en plus fiers l'un de l'autre. Je l'ai remercié une fois de plus pour sa confiance.

 

Tavernier et Pintilie se sont alors assis côte à côte dans les fauteuils, prudemment. La projection a commencé. Lorsque le générique de fin s’est déroulé, j'ai eu le sentiment réconfortant que, les cinéastes, bien qu’ils partent, leurs films restent, pour un temps au moins.

 

 

Cristian Mungiu

Bucarest, mars 2021

 

 

 

Laisser un commentaire