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21 septembre 2020 par - audiovisuel, Cinéma, économie numérique

©Rko

On savait déjà que la science économique n’est pas une science exacte mais l’étude certainement très bien rémunérée du cabinet Analysis Group sur les effets de la transposition de la directive européenne sur les services de médias audiovisuels nous montre qu’elle peut aussi relever parfois de la cartomancie.

Pour autant, n’est pas Madame Soleil qui veut !

1ère affirmation de nos apprentis voyants : l’augmentation massive des contributions en faveur de la création pourrait entraîner un fort effet inflationniste c’est-à-dire une augmentation importante du coût de production. L’utilisation du conditionnel est déjà un indice qui nous invite à la perplexité mais le propos, hypothétique, ne s’embarrasse d’aucune démonstration sérieuse et amalgame joyeusement cinéma, fiction, animation, documentaire qui ont  des économies et des pratiques très distinctes. Sans parler de la crise liée au Covid-19 dont les effets sur le chiffre d’affaires des chaines devraient lourdement faire baisser leurs contributions à la création audiovisuelle tandis que coté cinéma la fréquentation des salles est en berne.

Ajoutons que si le nouveau régime d’obligation des plateformes aboutissait à une certaine inflation des rémunérations des auteurs, cela permettrait de revaloriser des créateurs dont la rémunération en moyenne, dans le cinéma, représente 3% du coût du film et ne bénéficie d’aucun encadrement professionnel digne de ce nom, ni en audiovisuel, ni en cinéma alors que les droits des producteurs sont protégés à l’excès par la loi et de nombreuses mesures de régulation.

2ème affirmation : le projet reviendrait mécaniquement à imposer en France l’équivalent d’un droit de douane sur les contenus audiovisuels et cinématographiques étrangers. Nos Max la menace du cabinet Analysis nous font entendre la voix railleuse de possibles mesures de rétorsions commerciales contre la France. Je ne peux que leur conseiller la lecture de la Convention internationale de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité culturelle voulue par Jacques Chirac qui assure la reconnaissance du droit pour chaque Etat d’adopter des mesures spécifiquement en faveur de la création locale ou nationale. Je les incite à relire les dispositions du Gats qui ne comportent aucun engagement de libéralisation du secteur audiovisuel européen.

Rien de nouveau .

3ème  affirmation : ces obligations pourraient conduire à l’homogénéisation des offres des diffuseurs. Depuis quand, l’arrivée d’offres concurrentes conduit-elle à l’homogénéisation ?

A Los Angeles, où l’on produit chaque année, 500 séries, et où personne n’a jamais pensé à rationner l’offre, l’urgence est désormais de trouver les profils de créateurs les plus divers pour  proposer aux abonnés les séries plus inventives. C’est donc plutôt un facteur qui pousse à davantage de créativité et de diversité. Rappelons également que la promesse client des plateformes et leur développement se sont construits sur leur capacité à proposer une profondeur unique de catalogue, une offre très vaste, sans souffrir des contraintes du linéaire qui ne peut s’affranchir de cette règle sévère qui fait qu’une journée ne fait que 24 heures !

Souvenons nous aussi que l’arrivée de Canal plus puis d’Ocs et enfin de Netflix dans la création audiovisuelle s’est traduite non par l’uniformisation,mais par plus de diversité.
Les mauvais raisonnements ne pouvant conduire qu’à de mauvaises conclusions, l’enseignement de cette étude n’étonne guère : « Dès lors, les pouvoirs publics pourraient fixer le montant global de financement de la production locale à un niveau inférieur ou égal à celui atteint depuis de nombreuses années, qui garantit le développement de ce secteur. »

Nos analystes devenus malthusiens s’égarent pour complaire à leurs commanditaires et je ne saurai pour leur donner quelques notions d’économie audiovisuelle que leur conseiller de lire le remarquable billet d’Alain le Diberder qui décortique avec finesse et intelligence les faussetés de leur rapport .
Le monde numérique mais aussi l’univers audiovisuel et de la création mérite définitivement mieux que cette position malthusienne qui vise à ne plus indexer l’avenir de la création sur le dynamisme bien réel du secteur et à briser un cercle vertueux.

Pourtant, notre pays est en retard dans bien des secteurs, à commencer par la fiction où le volume de création est très inférieur à celui de nos voisins. L’ observatoire européen de l’audiovisuel mettait en avant ces écarts en 2018 : 768 heures en France, 1168h en Grande-Bretagne, 1212h en Espagne et même 1823h en Allemagne.

Dans cette période où les extrémismes ont le vent en poupe, il est à craindre que face à ces cavaliers de l’apocalypse, pour lesquels il faudrait donc avoir l’ambition au rabais et la volonté de rayonner en berne, se dressent de zélés gardiens du temple dont la dureté et le côté immaculé des conceptions font malheureusement beaucoup de tort au cinéma et à l’audiovisuel.

On peut toujours choisir de s'enivrer , de se faire plaisir et par facilité, vouloir appliquer intégralement aux nouvelles plateformes ce qui existe déjà sur les chaînes historiques et sur les chaînes cinéma en ajoutant au passage quelques pincées d’obligations supplémentaires, mais c’est laisser de côté un peu vite des problèmes qui doivent pourtant être résolus :

Peut-on imposer un niveau élevé d’obligations dans le cinéma aux services de VàDA en ne révolutionnant pas la chronologie des médias et en leur interdisant d’exploiter les films moins de 30 mois après leur sortie en salles ?

En se focalisant sur les plateformes, ne prend-on pas le risque, comme l’a indiqué Maxime Saada, le patron de Canal+ lors du Festival de la fiction TV, d’oublier le sort des groupes français, et notamment de ceux qui sont aujourd’hui les principaux financiers du cinéma français ?

Doit-on réguler toutes les plateformes de la même façon, sachant que certaines ont un positionnement très cinéma et d’autres sont majoritairement des services qui se sont développés avec les séries, l’animation et les programmes jeunesse ?

Certains rêvent du beurre, de l’argent du beurre et du sourire de la crémière américaine, mais en se lançant dans de vaines surenchères, ils n'apportent aucune contribution positive à l'adaptation de notre système de régulation.

La sagesse consiste à trouver le chemin d’un équilibre qui favorise le développement de la création française et européenne tout en respectant l’identité des nouveaux opérateurs.

Ce chemin, celui de l’intérêt général, les pouvoirs publics et le CSA sont mieux à même de le suivre que les coalitions éphémères d’intérêts particuliers constituées par la pléthorique, conservatrice et souvent prétentieuse représentation professionnelle des secteurs.
Le monde numérique est sans doute plus simple pour le téléspectateur.

Il ne l’est clairement pas pour le gouvernement, le régulateur et les professionnels qui vont devoir inventer de nouvelles règles tout en conservant l’objectif de diversité culturelle qui repose sur des financements équilibrés, des droits mais aussi des devoirs et le respect des auteurs qui sont toujours les oubliés des politiques de soutien à la création.

 

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